vendredi 25 novembre 2022

L'Insatiable n°5 - Les notes du texte de Bombax sur la Dernière orgie de Cesare Canevari

 L'Insatiable n'étant pas à la mesure de la générosité littéraire de Sylvain B. Bombax, nous ne fûmes pas en mesure de publier sur papier les notes de bas de page de son texte sur La Dernière orgie du 3e Reich. Les voici. 


Notes

 

1. L’esthétique érotique de la Mort, c’est là le trait majeur de la nazixploitation – et non le racialisme doctrinaire SS auquel on la rattache usuellement. Pour notre part, nous considérons Les Damnés de Visconti (sorti en 1969, soit cinq ans avant Portier de nuit de Cavani…) comme le véritable coup d’envoi de ce courant cinématographique très controversé. Prestige sexy-létal de l’uniforme, adoration trouble pour la beauté narciSSique du Mal, c’est en fait un cas d’école, qui a certainement été préparé et devancé par toute une culture pulp déviante, mais qui, en raison de son statut trois étoiles de gros David Lean alternatif, a décomplexé sur ce point bon nombre de producteurs ou de réals éventuellement tentés par le sujet. Dans cette filiation d’ailleurs, il n’est pas impossible d’y faire figurer en bonne place Edward Dmytryk dont le Hitler’s Children (1943), pamphlet anti-nazi (basé, tout comme l’excellent Education for Death de Walt Disney, sur l’enquête éponyme du pédagogue américain Gregor Ziemer) montrait une scène de flagellation allusivement kinky, et dont Le Bal des maudits, plutôt boursouflé, exhibait un Marlon Brando hilarant en icône blondax crypto-gay de la Wehrmacht. À titre de contre-exemple, qu’il nous suffise de rapprocher Les Damnés de son modèle plus ou moins avoué, c’est-à-dire le très beau Les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse de Minnelli (1962, avec, déjà, Ingrid Thullin, et Glenn Ford, sorte de version « carrée » de Dirk Bogarde), pour être convaincus qu’il existe aussi des cinéastes-dandys pour lesquels le nazisme peut être laid esthétiquement. Daney, à ce propos, n’hésitait pas à dire que la haine que ressentait Minnelli à l’encontre du Reich était moins due à une position morale d’intellectuel responsable, qu’à une réaction instinctive devant le fait que les uniformes allemands, pour lui, défiguraient les rues de Paris ou les bois de la campagne normande ! Éthique viscérale, et supérieure donc, car plus intégrée sensoriellement que celle de ce génie qui, du reste, avait déjà annoncé la couleur dès 1952 en intitulant son sidérant mélo noir sur Hollywood : The Bad and the Beautiful.

 

2. Attention ! Il ne s’agit pas de relativiser ici la haine génocidaire du IIIe Reich à l’encontre des Juifs : une telle tentative de réécrire l’Histoire s’avérerait non seulement ignominieuse mais aussi complètement grotesque et hors de propos. Ceci étant posé, il n’en reste pas moins que si l’on veut s’interroger sérieusement sur le rôle respectif qu’ont pu jouer dans l’édification de l’idéologie nazie, d’une part, de vrais sentiments antisémites, et d’autre part, un sens du calcul politique, qui s’avérerait encore plus monstrueux à notre sens, peut-être est-il possible de distinguer chez les tenants mêmes de cette idéologie des degrés variables de croyance envers leur propre doctrine. Certes, la lecture – fascinante – des Entretiens de Nuremberg menés par le psychiatre Leon Goldensohn auprès des 21 accusés du premier procès du même nom, et qui fut tenu de novembre 1945 à octobre 1946, montre parmi les nazis incarcérés une propension certaine à minorer leur antisémitisme, expliquant ce dernier comme un simple levier populaire – une « plateforme politique », comme l’appellera d’ailleurs Goering – du discours mobilisateur qu’utilisait Hitler à l’adresse d’une Allemagne humiliée par le Traité de Versailles, puis réduite à la misère par les crises majeures de 1929 et 1931. Stratégie défensive un peu légère pour certains, comme par exemple Julius Streicher, nazillon pornographe à l’idoine moustache en timbre-poste et rédacteur en chef du journal antisémite pousse-au-crime Der Stürmer, qui se juge même sioniste au prétexte qu’il reconnaît les Juifs comme une race à part entière, habilitée par conséquent à posséder une terre ; mais sans doute plus appropriée pour d’autres, comme notamment Goering, aventurier sans foi ni loi, dangereusement sympathique (oui, sympathique !) dont l’oncle vénéré, le chevalier von Epenstein, était d’ascendance juive et, accessoirement, père officieux de son frère Albert – quant à lui personnage exceptionnel et anti-moi moral d’Hermann sur lequel nous reviendrons ultérieurement. Nous retrouvons d’ailleurs cette théorie, parfaitement explicitée, chez Ribbentrop, ministre des Affaires Etrangères de 1938 à 1945, qui, comme beaucoup de ses collègues nazis (Goering lui-même, ou encore Fritz Sauckel, Baldur von Schirach et tant d’autres), excuse un Adolf Hitler « de plus en plus fermé et inaccessible à partir de 40 / 41 », pour rendre Heydrich, Goebbels et Himmler, exclusivement responsables de l’extermination en deux temps des Juifs (Shoah par balles menée par les Einsatzgruppen sur le front de l’Est et Solution Finale actée pendant la conférence de Wannsee, en 1942, après l’abandon de l’idée, tout aussi criminelle, d’envoyer les déportés sur l’île de Madagascar).

C’est qu’ici se pose la question soulevée par Tinto Brass sur « l’absence de réelle idéologie » des nazis – une question reprise (en sourdine) par certains commentateurs et que l’on retrouve telle quelle chez Fritz Lang et son fameux « C’est nous qui décidons qui est juif ou qui ne l’est pas ! » que lui aurait lâché Goebbels lors de leur entrevue décisive bien connue de mars/avril 1933. Il est vrai qu’au préalable, Alfred Rosenberg avait déjà fourni un élément de réponse quant à cette problématique lorsque, interrogé dans sa cellule de Nuremberg à propos de l’inauthenticité du livre Le Protocole des Sages de Sion, sur lequel il basait pourtant un large argumentaire de sa « philosophie », le théoricien no 1 du régime affirma mordicus que le livre pouvait bien être un faux, ce qu’il disait restait néanmoins vrai. Réponse symptomatique d’un antisémitisme que Sartre essaya de définir après-guerre comme un basculement majeur dans l’Histoire des idées, puisque reposant non plus sur une recherche (même erronnée) de la Vérité, mais sur une apologie déterminée du mensonge.

Reste que le plus délirant et le plus pervers des hommages qu’on ait pu rendre au peuple juif – et où se distingue clairement cette admiration passionnelle et masochiste de l’Autre qui est souvent l’apanage des grands racistes – provient de Joseph Goebbels en personne, tout du moins tel que nous le résume Veit Harlan dans son livre-témoignage célèbre sur le cinéma allemand du III e Reich*. Selon le Ministre de la Propagande nazie, en effet, le vrai modèle d’Hitler n’était ni Napoléon, ni Frédéric II, mais bien Moïse ! que le Führer considérait – scoop ahurissant ! – comme l’inventeur d’un genre tout particulier d’antisémitisme, puisque suscité volontairement chez les autres peuples par les Hébreux eux-mêmes afin de se garantir de toute corruption ou souillure extérieures. Toujours d’après cette théorie (qui, à vrai dire, semble se référer aux concepts racistes des sionistes Arthur Ruppin ou Max Nordau, par exemple, inventeur quant à lui du terme « art dégénéré »), la loi mosaïque qui interdisait les mariages mixtes aurait été ainsi l’ébauche des Lois de Nuremberg d’Adolf Hitler instaurées en 1935 dans le but de préserver du métissage le capital génétique aryen de la population allemande. De cette prémisse, Goebbels tire alors une conclusion sinistre : « … il faudrait que chaque Allemand, à l’étranger, attire sur lui la haine non seulement en tant que tel mais en tant que national-socialiste. […] Si jamais l’Allemagne perdait la guerre, chaque Allemand passerait alors aux yeux des Juifs et de leurs amis, pour un criminel et devrait payer sa part au moment de régler la note. De cette façon la haine de l’étranger contre les Allemands se transformerait en bouclier et en arme entre les mains du national-socialisme. Le sort des Juifs, dit encore Goebbels, ressemblait à celui des Allemands et les Allemands devaient s’inspirer de l’esprit de Moïse et des Juifs. »

* Le récit par Lang de l’après-midi terrifiante où Goebbels le convoqua au Ministère de la Propagande pour lui offrir les rênes du cinéma allemand est consultable sur le site de l’INA et sur YouTube (cette dernière comprenant une belle citation de Giraudoux en intro). Quant à l’essai de Sartre auquel nous faisons référence, il s’agit bien évidemment de Réflexions sur la question juive, paru en 1946. Enfin, le passage concernant la supposée inspiration judaïque d’Hitler, qui aurait, de plus, soupçonné Moïse de ne pas être Juif, est issue du livre Le Cinéma allemand selon Goebbels par Veit Harlan, Éditions France-Empire, p. 138-141.

 

3. J’emprunte ici au fabuleux dénouement de La Reine de la nuit, premier roman – et premier chef-d’œuvre – de Marc Behm, paru en 1977 (l’année du Canevari, donc), ayant pour sujet l’odyssée gore et picaresque d’une surfemme lesbienne à travers les coulisses peu reluisantes du IIIe Reich. Prénommée Edmonde Sieglinde par des parents férus de Wagner et Shakespeare, l’héroïne devient membre du NSDAP par un concours de circonstances aussi cocasse que tragique : elle règle les 1 000 marks de consommations d’un Ernst Röhm fauché qui la remercie alors en lui refilant le numéro d’adhérent 5 365… Parfois hénaurme, carnavalesque, notamment dans la description des acteurs principaux du « Reich millénaire » – les chemises brunes de la Sturmabteilung y étant vues grotesquement comme des « amoks » partouzeurs ou des descendants d’Attila le Hun « couleur moutarde », et Hermann Göring, la première diva junkie d’Allemagne, nous apparaissant de son côté sous les atours d’un « Don Giovanni déguisé en Leporello » –, ce drame punk élisabéthain, naviguant à vue entre le décadentisme d’un Visconti et la puissance iconoclaste d’un Samuel Fuller, constitue sans aucun doute une date dans le flot des fictions tournant autour du nazisme, et principalement parce qu’il propose une lecture libidinale, voire rock et toxicologique, du phénomène. 

 

4. Précisons au passage que quand les deux amants se retrouvent, Konrad commence par remercier Lisa d’avoir témoigné en sa faveur lors de son procès pour crimes contre l’Humanité (ce même procès que nous écoutions en off au début du film), lui permettant ainsi, avec l’appui d’autorités plus que complaisantes, d’être libéré rapidement afin de pouvoir participer à la construction de la « Nouvelle Allemagne ». Détail troublant : il conduit une Mercedes. Or nous sommes en 1977, et c’est au cours de cette même année que Hanns Martin Schleyer, président de Daimler-Benz, le patron des patrons allemand, mais aussi accessoirement ancien officier SS, sera abattu par la RAF en guise de représailles suite aux suicides (douteux) de Baader, Raspe et Ensslin à la prison de Stammheim. (Voir à ce sujet le très inégal L’ Allemagne en automne de Fassbinder, Kluge, Schlöndorff et al., sorti en 1978.)

 

5. Eugen Kogon décrit le phénomène dans le chapitre Installations particulières de son livre consacré à l’enfer de Buchenwald, mais en situe la création en 1943, à l’issue d’une ordonnance officielle d’Himmler désireux d’augmenter, par ce biais, la productivité de sa main d’oeuvre bon marché. Or, nous le savons depuis (notamment grâce aux travaux de Robert Sommer et de Régis Schlagdenhauffen – consultables sur https:// "https://journals.openedition.org/"journals.openedition.org – et à l’enquête pionnière de Christa Paul menée… en 1994 !) : la construction du premier Bordell concentrationnaire (ou Sonderbau : « bâtiment spécial », selon l’appellation pudique courante) remonte à juin 1942, dans le camp de Mauthausen très précisément, période à laquelle l’Allemagne modifia sa politique économique en adoptant un plan de longue haleine qui prévoyait « sur un horizon de trente ans, l’expansion et la colonisation des territoires de l’Est par dix millions d’aryens ainsi que la déportation et l’extermination par le travail des populations autochtones, juives et slaves, dans le cadre de gigantesques programmes d’aménagement ». Dès 1940, pourtant, les SS – s’inspirant en cela du fameux goulag stalinien – avaient mis en place un système de primes dans les camps (tabac, rations alimentaires en sus, etc.) destinées à récompenser et à motiver les travailleurs les plus chevronnés. Mais l’envoi de prostituées, qui s’inscrivait également dans une démarche plus large de lutte contre l’homosexualité masculine, voilà qui semblait, à première vue, davantage approprié à la poursuite des buts utilitaires recherchés. Un mythe d’ailleurs, celui de « la prostitution volontaire », devait être, pour l’occasion, battu en brèche par les chercheurs et les historiens. Il n’empêche, dans le récit qu’en livra Kogon avec son habituelle franchise non dénuée de cruauté méthodique, on ne trouvera nulle trace de commisération ou d’empathie perceptible pour ces femmes – ni pour les prisonniers frayant avec elles, d’ailleurs. Qu’on en juge plutôt : « Du camp de femmes de Ravensbrück, sous la conduite de deux sous-officiers femmes SS, qui se comportaient comme des soudards en jupons, 18 filles furent amenées à Buchenwald. Elles s’étaient soi-disant offertes comme volontaires, sous la promesse d’être libérées au bout de six mois. Mais les fiches de santé qui les accompagnaient signalaient la guérison de certaines maladies qui n’indiquaient pas précisément un genre de vie trop austère avant leur envoi dans un camp. À part une exception, une institutrice qui ne tarda pas à mourir, les autres se sont plutôt senties à leur aise dans leur nouveau destin. Dès leur arrivée, elles aguichaient les hommes d’une façon vraiment très significative. » Et plus loin encore, rappelant au passage que le but de la manœuvre était aussi pour les SS de corrompre les détenus politiques qui géraient le camp sous leurs ordres mais qui pouvaient constituer en même temps un rempart efficace à leur volonté de contrôle absolu, ce dicton terrible en guise de formule lapidaire où perce un désespoir sans fond : « La créature doit avoir une joie, et, quand elle n’a pas de joie, il lui faut une créature. »

Quoi qu’il en soit : anarchie, vols, bagarres… L’intrusion du sexe dans les camps se révéla en fait une fort mauvaise idée, puisqu’elle finit par avoir des conséquences diamétralement opposées à celles que l’ordonnance escomptait, et ce jusqu’à l’impensable – absurde et grimacière bouffonnerie finale que même un Philippe Clair sous crystal meth n’eût osé imaginer, comme on peut facilement en juger ici : «  Les deux surveillantes SS se conduisirent plus mal que les grues. Elles ne se contentaient pas d’avoir des rapports suivis avec les SS. Quand un détenu venait avec une demi-livre de beurre, ou quelque autre denrée alimentaire qui leur paraissait appétissante, elles étaient trop heureuses de coucher avec lui. Elles allaient même jusqu’à faire les entremetteuses pour les femmes du bordel, en vantant le Sonderbau parmi les SS, bien qu’il fût strictement interdit à ceux-ci de s’y rendre. À la longue, elles furent corrompues au point de ne plus pouvoir exercer la moindre autorité sur les détenus. C’est pourquoi la direction du camp les congédia et les remplaça par des soldats SS, qui, naturellement, ne tardèrent pas à se conduire de la même façon. Ils abusaient des femmes de toutes les manières possibles, et ils perdirent également très vite toute autorité. Pour maintenir l’ordre dans une certaine mesure, il fallut que la garde du camp, formée de détenus, fût chargée de veiller à ce que les soldats SS n’eussent pas de relations avec les femmes ! »

Rappelons à nos lecteurs qu’un camp de concentration n’était pas un simple dépôt de viande, mais une organisation sociale à part entière, fortement hiérarchisée, dont l’équilibre instable reposait sur une logique proprement diabolique de kaporalisation des prisonniers, lesquels, selon qu’ils appartinssent au groupe des triangles rouges (les détenus politiques) ou à celui des triangles verts (les détenus de droit commun), étaient disposés soit à améliorer, soit à aggraver les conditions de détention de leurs collègues d’infortune. (On se rapportera sur ce thème à L’Espèce humaine de Robert Antelme, témoignage radical quant à l’expérience-limite de la survie dans l’enfer concentrationnaire.) Sans vouloir faire un cours magistral sur la question, ce dont nous serions bien incapables, et en les distinguant des camps d’extermination à proprement parler qui furent mis en service peu avant la conférence de Wannsee, notons que les Konzentrationslager ou KZ, comme les appelaient les nazis, étaient classés en trois catégories par L’Office central de gestion économique SS (SS-WVHA, abréviation de SS-Wirtschafts-Verwaltungshauptamt) : «  Le premier degré (camps de travail) était la forme la plus douce du système ; le deuxième degré aggravait les conditions de vie et de travail ; le troisième degré était le “moulin à os”, d’où il était extrêmement rare de sortir vivant. » Bien sûr, en fonction des pénuries et des aléas de la guerre, les KZ pouvaient glisser d’un degré à un autre. Dachau, pour se donner une idée à peu près claire de la situation, fut toujours, comme l’indique Eugen Kogon, du premier degré…

On lira avec profit les articles en ligne de 7sur7.be et de Libération.fr sur la prostitution forcée dans les camps de concentration, sans oublier celui de BBC News consacré aux femmes tortionnaires de Ravensbrück, où l’on peut lire avec stupéfaction que sur les 3  500 Ilsa ou Gretchen super-sadik des SS, « seules 77 ont été jugées » et « très peu condamnées » – ce qui laisse éminemment songeur, il est vrai, quant aux inégalités de traitement entre les sexes au sein de nos bonnes vieilles sociétés patriarcales…

 

6. Le sexe dans les camps : question taboue. Qu’il s’agisse de ses aspects les plus noirs (viols, prostitution forcée, phénomène des Pipels und Puppenjungen – soit les « mignons » favorisés des kapos), ou de ses aspects les plus lumineux (comme dans le cas de liaisons entre détenus, qui étaient, bien sûr, strictement interdites sous peine de mort). Question doublement taboue même puisque, rappelons-le, les camps n’étaient pas mixtes et que, par conséquent, les rapports qu’ils suscitaient ne pouvaient être, pour la plupart, que de nature homosexuelle. Peu de témoignages nous sont du reste parvenus à ce sujet, ce que l’on peut aisément comprendre. La honte d’avoir succombé à de bas instincts au beau milieu d’une horreur sans nom n’incitant guère aux galipettes et à l’humeur olé-olé, le poids des jugements réprobateurs et intransigeants qu’ils ne manqueraient pas d’affronter une fois leur confession terminée… les raisons ne manquent à vrai dire pas aux survivants pour rester prudemment cois concernant cette interrogation majeure. Et pourtant, certains, ou plutôt certaines, choisirent malgré tout de rompre le silence. Ainsi, Margareta Glas-Larsson, prisonnière juive issue de la région des Sudètes, qui raconte, dans une interview bouleversante, son expérience cruciale de la tendresse dans les camps : « L’instinct de survie est un instinct extraordinairement fort. Au camp, c’était l’instinct le plus fort. Et c’était lié à la nourriture. Et il y avait un besoin énorme de tendresse, de tendresse d’un homme ou d’une femme, peu importe. Et Orli était mon grand amour […] Et cela ne me gêne pas de le dire… C’était affreux. Nous manquions de chaleur, de chaleur humaine et de l’affection dont on avait l’habitude depuis l’enfance. Et plus tard du mari. C’était atroce. C’est pour cela qu’on s’attachait à quelqu’un. J’ai déjà parlé de mes sentiments pour Orli, quand je l’ai vue pour la première fois… Jamais il n’y avait dans son visage cette brutalité si fréquente chez les internés, jamais de brutalité ou d’avidité, d’avidité, de nourriture, de choses matérielles de la vie. Jamais elle n’avait ses traits-là sur son visage… Une nuit j’ai demandé à Orli la permission de rester avec elle. Et je me suis couchée auprès d’elle… Et cette nuit-là, le ciel était tout rouge et je ne sais pas si c’était le feu que faisaient les SS qui brûlaient des enfants juifs ou si le commando spécial brûlait tous les cadavres. Malgré tout cela, je n’étais pas malheureuse, bien au contraire. » (« Survivre dans un camp de concentration  », Entretiens avec Margareta Glas-Larsson, commentés par Gerhard Botz et Michael Pollak dans le no 41 de la revue Actes de la recherche en sciences sociales, 1982, consultable sur le site Persée).

 

7. Sur ce point, les avis divergent. Robert Sommer, qui a soutenu sa thèse à l’Université Humboldt de Berlin en 2006, estime le nombre de prostituées réparties dans les dix plus grands camps de l’époque (dont le camp de concentration/d’extermination d’Auschwitz-Birkenau) à environ 200. En ayant lui-même retrouvé 177, il certifie que presque toutes ces femmes, recrutées pour la plupart dans le camp de Ravensbrück, ont survécu à leurs conditions de détention. De son côté, Régis Schlagdenhauffen, maître de conférences à l’EHESS, affirme qu’en tant que « triangles noirs » (c’est-à-dire en tant qu’asociales, selon la codification en usage à l’intérieur des KZ), elles étaient considérées comme des individus jetables et que leur recrutement basé à l’origine sur le volontariat et la vague promesse d’une libération après six mois de services rendus au bordel, se soldait en réalité, au bout de ce semestre, par un retour à Ravensbrück où certaines finissaient gazées. Toujours est-il que la question du sexe dans l’univers concentrationnaire est longtemps resté taboue, la faute, selon Freddy Raphaël, à des « paradigmes mémoriels » privilégiant une approche commémorative plutôt qu’une autre. Ainsi,« dès le lendemain de la libération des camps, nombre de témoignages faisaient état de l’existence de Bordelle et de prostituées ». Parallèlement à l’établissement d’une mémoire de papier, les Sonderbauten étaient rasés pour les faire disparaître de la topographie de certains camps. Les Gedenkstätten (mémoriaux des camps) avaient choisi de passer sous silence l’existence des Bordelle à Buchenwald, une directive des années 50 interdisant de faire mention du Bordell pendant les visites guidées. À Auschwitz non plus, il n’est guère fait mention du Bordell. Christa Paul, qui fut la première à traiter le sujet, n’en apprit de fait l’existence qu’en 1989 de la bouche d’un ancien déporté.

 

8. La scène, effectivement, cite deux moments mémorables du Salon Kitty de Tinto Brass situés dans le hall gigantesque du village olympique nazi : d’une part, lorsque John Steiner joue du piano en peignoir de bain sous le regard halluciné d’Helmut Berger au milieu d’athlètes nus (dont certains, manifestement, laissent échapper des pets sous l’effort) ; d’autre part, quand les deux mêmes, en phase de pétrification luciférienne instantanée, passent en revue une trentaine de jeunes femmes génétiquement « pures » qu’une troupe de soldats du Reich aura pour charge de transformer en putes surentraînées pour bordel de luxe. Canevari, ne perdant jamais une occasion de densifier son propos, en profite alors pour substituer à la frontalité scénique mise en place par l’érotomane milanais (frontalité d’essence viscontienne censée traduire ici la dimension dictatoriale du sexe mis au pas) une alternance de plans rigolards confrontant le côté face des soldats avec leur côté pile, leur côté bite avec leur côté cul. Une manière comme une autre d’affirmer que 1o) l’idéologie et les faits s’accordent rarement, et que 2o) comme le démontre éloquemment la vision brève d’un pouce enfoncé entre deux fesses, les SS n’étaient pas les derniers à se perdre dans leurs multiples contradictions. Remarquons qu’avec ce véritable morceau de bravoure sexiste prenant également place dans une salle de gymnase – écho diffus de l’érotisme viriloïde riefenstahlien –, La Dernière orgie pousse un peu plus l’équation terminale « Sexe, Guerre et Sport ». Sur ce point, en outre, la projection par Starker de diapositives salaces dans le but d’exalter ses troupes rappelle les effets de montage expérimentaux de la Disintegrazione, tant leurs motifs (un soixante-neuf pratiqué par une mère et sa fille, une jeune femme ingurgitant des excréments…) renvoient à l’idée d’un cycle infernal dantesque et pasolinien, d’une boucle spéculaire, aussi, où le spectateur se verrait voyant par l’intermédiaire d’une soldatesque dépravée censée le représenter à l’écran.

 

9. Voir l’article « Nazes de nazis ! » par Lemaire himself, in : Mad Movies, H.S. no 11 spécial Grindhouse de juin 2007.

 

10. « Baptême du foutre » : voir à cette entrée dans Le Lexique Achtung Bandits (à paraître).

 

11. Là encore, la scène fait référence à une figure spécifique du cinéma de combat italien Disintegrazione 68 : l’obsession de la bouffe et du « tout consommable », la critique d’un capitalisme d’obédience nazix importé après guerre des États-Unis et basé, comme le rappellent Pasolini, ou encore Malaparte dans La Peau, sur « la commercialisation des corps »*. On pense naturellement à Porcherie (1969), ce brouillon fulgurant de Salò, où apparaît le personnage historique d’August Hirt, savant fou digne d’un film de SF et membre de l’Ahnenerbe, institut de recherches occultes SS (nous y reviendrons), collectionneur de crânes et de squelettes « judéo-bolchéviques ». Mais aussi au giallo pop déconstruit de Giulio Questi et Kim Arcalli, La Mort a pondu un œuf (1968), qui, par rebond (l’intrigue se situant dans une ferme futuriste pour gallinacés), nous rappelle qu’Himmler, ingénieur agronome de formation, créa le premier camp de concentration à Dachau, après avoir tenu avec sa femme, Margarete Boden (infirmière de son état), un petit élevage de poules dans la région du Waldtrudering. Brass, lui-même, toujours dans Salon Kitty, faisait déjà référence au film de Pasolini lors d’une séquence allégorique d’abattoir porcin sur fond d’« Arbeit macht frei », et dont la tonalité, ouvertement grotesque – mélangeant tripes et sexe –, évoquait autant le vomitif d’un passage analogue issu de l’excellent Scènes de chasse en Bavière de Peter Fleischmann que l’imagerie propagandiste de La Ligne générale d’Eisenstein avec son massacre de cochons joyeux. C’est que, promue rapidement Religion du ventre plein et de l’excrémentiel-roi, la société consumériste ne saurait trouver son application définitive autre part que dans le cannibalisme ou l’autophagie, lorsque le consommateur forcené, ayant goûté à toutes les formes de vie animale possibles, se voit finalement réduit, pour varier son menu, à se consommer lui-même.

* La Peau : récit épique de la prostitution d’un peuple (le peuple napolitain) à son Libérateur (les États-Unis) et symbole d’un nouveau pacte faustien – marchand, démocratique – signé par l’Europe, mais cette fois avec les Forces exterminatrices du Bien. Inutile de spécifier combien cette idée se rapproche également de celle que professera Fassbinder dans les années 70.

 

12. Lire Peter Reichel, La Fascination du nazisme, Odile Jacob, 1997, p. 248. Ou encore Joseph Peter Stern (Hitler, le Führer et le peuple, Champs/Flammarion, p 161- 163), à propos de « la législation cauchemardesque » du IIIe Reich et de sa gouvernance sauvage où, dictée par les circonstances, l’organisation du système bureaucratique national-socialiste, à force de lois nouvelles promulgées post-facto et de subdivisions administratives délirantes, égarait jusqu’aux fonctionnaires eux-mêmes. C’est la « doctrine du chaos organisé », l’anarchie intrinsèque du Nouvel Ordre Polycratique Nazi : sorte de fluid power tendance cuir s’appuyant sur l’idée futuriste d’un dynamisme frénétique, d’un mouvement pseudo naturel réfractaire à tout systématisme sclérosant. De là, toute l’inocuité des thèses dépeignant le IIIe Reich sous les dehors monolithiques d’un système traditionnellement réactionnaire. Car si les nazis campaient effectivement sur bon nombre de positions rétrogrades absurdement figées, pour l’essentiel, « Les modèles institutionnels qu’ils proposèrent, et éventuellement imposèrent, n’étaient aucunement stables – ni en intention, ni même en termes de propagande ». Ce pourquoi « le caractère protéiforme de ces modèles [fut d’ailleurs] l’un des rares points où l’image et la réalité coïncidèrent effectivement ». « “Es war immer los” – “Il se passait toujours quelque chose” –, voilà ce qu’on entend dire » écrit encore Stern dans son Hitler (d’où sont tirées toutes les citatons de cette note) « aujourd’hui en Allemagne par les gens qui tentent de faire comprendre l’atmosphère du III e Reich à ceux qui ne l’ont pas connu. »

 

13. C’est un peu le gag du film (on pense alors très fortement au « Jump ! » de Lubitsch dans To Be or Not to Be) mais qui, on le sait, constitua la principale ligne de défense de nombreux nazis traduits en justice – dont Adolf Eichmann, sur lequel nous reviendrons un peu plus loin.

 

14. L’expression est de Georges Didi-Huberman (Invention de l’hystérie /Charcot et l’iconographie photographie de la Salpêtrière, Macula, p. 90-97) désignant les travaux d’Hyppolite Baraduc (1850-1909), psychiatre, parapsychologue et photographe. Spécialiste des « maladies nerveuses » et inventeur foutraque de nouvelles méthodes thérapeutiques telles que « l’électro-suasion » ou la « douche statique cérébrale », il s’efforça tout spécialement, à travers ses photographies expérimentales, de capter visuellement les forces intangibles de la nature.

 

15. Michel Foucault, Anti-rétro, entretien (daté de 1974) avec Pascal Bonitzer et Serge Toubiana, Cahiers du Cinéma no 251 /252, cité par Véronique Bergen dans Portier de nuit, Les impressions nouvelles, p. 138-139.

 

16. Travail repris bien sûr dans son Eichmann à Jérusalem, publié en 1963. Nous recommandons tout particulièrement l’édition folio histoire, additionné d’un bel avant-propos très fouillé de Michelle-Irène Brudny-de Launay.

 

17. Reichel, La Fascination du nazisme, p. 241.

 

18. Véronique Bergen, Portier de nuit, note 14, p. 146.

 

19. Lexique concentrationnaire :

Aktion : litt. « opération », utilisé communément pour signifier une rafle.

Bunker : cachette où les détenus des ghettos emmagasinaient des denrées et des biens échangeables.

Canada : « pays d’abondance » – soit trente baraques à Auschwitz où l’on entassait les biens que les déportés avaient amenés avec eux.

Cripo : selon Franci Rabinek Epstein, nom donné à « la police criminelle juive en civil » des Judenräte, dont la fonction était de faire régner l’ordre nazi parmi leurs coreligionnaires. Nom masculin pluriel (teinté d’humour) : « cripo-clowns ». Cf. son ouvrage La Guerre de Franci, Flammarion, p. 84.

Fondamentalistes : Témoins de Jéhova, l’une des cibles privilégiés du régime hitlérien.

Judenrat : ou « Conseil Juif », conseil autonome de la Communauté Juive, nommé par les Allemands pour administrer les ghettos et coupable, selon Hannah Arendt, d’avoir fait le jeu des exterminateurs nazis. D’autres observateurs, moins intransigeants, utiliseront, quant à eux, le concept de « zone grise » forgé par Primo Levi pour tenter de comprendre le phénomène.

KB : Kranken Bau, « hôpital ».

Musulman : état final du déporté. Squelette vivant dépourvu d’âme.

Schupo : Schutzpolizei, police de sûreté en charge des ghettos, qui partageait ainsi cette tâche avec la Gestapo (ou « Stapo », selon le vocabulaire admis par Kaltenbrunner).

Selektion : tri sélectif des déportés – entre ceux qui pouvaient encore servir aux travaux forcés et ceux qui, trop vieux, chétifs ou d’une santé incertaine, étaient déclarés inutiles et donc envoyés à la chambre à gaz.

Sonderkommando : « unité spéciale ». Dans le cadre strict des Camps, unité composée majoritairement de Juifs contraints par les SS à participer aux basses besognes de la Shoah (récupération des cheveux et des dents en or sur les cadavres, convoyage de ces derniers des chambres à gaz aux crématoires, etc.). Considérés comme des témoins gênants de l’Holocauste, ils seront massacrés quasiment jusqu’au dernier.

Transport : déportation au camp de la mort.

Zebra : la tenue rayée des déportés. Àppellation ironique employée par les SS de Buchenwald.

1 630 marks : bénéfice total produit par un détenu de KZ « pour une durée d’utilisation de neuf mois en moyenne » (déduction faite de la nourriture, des vêtements et des frais de crémation). La récupération des os et des cendres pouvant même engendrer des revenus supplémentaires. (Cf. Eugen Kogon, L’État SS, p. 333, toutes les autres définitions du lexique proviennent de lectures diverses, mais surtout des livres de Ka-Tzetnik dont certaines notes sont presque reprises mot à mot.)

 

20. « Anus du monde », cette formule désignant Auschwitz est celle d’un juge américain à Nuremberg. Cf. « Médecins nazis et cobayes humains » dans Historama hors-série no 30, oct.-nov. 1977, p. 49.

 

21. Signalons au passage que le « typage ethnique » des deux protagonistes féminins a été malicieusement interverti par Canevari : l’Aryenne se présentant comme une brune piquante du Sud tandis que la Juive a tout de la blonde aryenne du Nord.

 

22. Ces images semblent provenir d’un évènement célèbre : « l’ordre donné par le général Patton de mener les habitants de Weimar visiter Buchenwald et de filmer leur passage devant des piles de cadavres, d’hommes décharnés et devant ‘la table des trophées’ où sont disposées 13 peaux tannées tatouées, deux têtes réduites, huit organes sous verre et un abat-jour ». Benoît Cazenave, La Mégère de l’Armageddon dans le numéro 100 de Témoigner, entre Histoire et mémoire, revue pluridisciplinaire de la Fondation Auschwitz, juillet-sept 2008. Article consultable en pdf sur le Net (ainsi qu’aimablement fourni par le camarade Christophe Bier).

 

23. Dans le roman noir à forte connotation sociale du génial Italien, une matonne de centre de rééducation pour mineures se voit effectivement surnommer Ilse Koch en raison de sa cruauté sans limites, tandis que le personnage emblématique d’Ilsa – création géniale du légendaire producteur David F. Friedman – anime, comme chacun sait, une trilogie grindhouse particulièrement sulfureuse tournée au Canada et aux États-Unis entre 75 et 77 : trilogie agrémentée par la suite d’un opus inutile signé Jess Franco n’entretenant pourtant à la base aucun rapport avec elle, si ce n’est la présence de son interprète principale dans un rôle similaire. Ilsa, la Louve des SS, premier titre ô combien juteux de cette saga déviante, et sans doute le moins bon des trois d’origine, est aussi le seul à donner dans le folklore nazix sale (expérimentations médicales en tous genres inspirées des horreurs de Ravensbrück, scène d’urophilie évoquant les préférences sexuelles d’Hitler, etc.), mais ne parvient malheureusement que très rarement, sur toute la durée de ses 1 h 35 de projection standard, à enchaîner les passages inspirés. Comme ce très beau plan d’ouverture en travelling circulaire, par exemple, qui nous révèle la gironde Dominatrix copulant avec un prisonnier, et qui, allié à cette très courte scène de douche lui succédant immédiatement, évoque de manière troublante, en raison de son caractère vaporeux éminemment 70’s et des particularités physiques de sa diva bombax (blonde, poitrine généreuse, visage émacié), l’incipit fantasmatique de Dressed to Kill de De Palma, tourné cinq plus tard. Le second, baptisé quant à lui Ilsa la gardienne du harem, s’avère, en revanche, bien meilleur, qu’il s’agisse de sa belle photo d’intérieurs signée Dean Cundey (futur chef-op de John Carpenter) ou de son humour pulp « tongue-in-cheek » assez foutriculant, qui suffit à faire basculer l’ensemble (déjà russ-meyerien en diable, présence de Haji oblige) dans le comic book underground à la Richard Corben. Enfin le troisième, La Tigresse du Goulag – produit par Ivan Reitman et Roger Corman, s’il-vous-plaît – reste encore aujourd’hui un condensé ultra-jouissif de gore et de péripéties sérialesques où notre bourrelle préférée (enfin, celle de M. Bier), après avoir été la commandante sanguinaire d’un camp stalinien, se mue dans le Montréal des années 70 en Fu Manchu-super génie du Crime, procédant avec un bel entrain caricatural à des séances de lavage de cerveau intensif type The Parallax View (!) ou à des traitements spéciaux assistés par ordinateur capables de créer des hallucinations horrifiques dans le cerveau de ses proies frémissantes. De quoi nous faire regretter, en effet, que n’ait pas abouti cet autre projet fou de séquelle (mais bon, sûrement un fake) : Ilsa Meets Bruce Lee in The Devil’s Triangle ! (Pour le reste, cf. notre notule Erika Montlaur dans le Lexique Instable à paraître.)

 

24. À l’origine épouse sexuellement libre de tortionnaire efficace ET margoulin – le Kommandant du camp de Buchenwald Karl Otto Koch, finalement exécuté et incinéré dans son propre crématoire par les nazis en avril 45, pour « corruption, violation des lois militaires, assassinats de prisonniers [!] et autres délits de guerre [!!] » –, Ilse fut en effet, et ce par une masse non négligeable de déportés qui, pour certains, ne la rencontrèrent même jamais, élevée à la puissance d’une fantasmagorie diabolique pas toujours en phase avec les faits, mais néanmoins largement colportée aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du tristement célèbre KZ où elle possédait une coquette villa. Faux témoignages, exagérations (mais pour la majorité servant de « savoir commun », c’est-à-dire « d’avertissement utile à la survie des détenus »), il s’agit dans son cas des premiers composants d’un mythe qui connaîtra par la suite, au gré des circonstances, d’autres facteurs de sédimentation aggravante, principalement au cours de son deuxième procès au début des années 50 où une presse d’obédience réactionnaire, la dénonçant comme une menace létale pour la virilité, fera d’elle une « cocotte rousse » « violeuse de prisonniers » ou encore une « ancienne prostituée » démoniaque abusée par son père. Car si, selon Cazenave, « l’Amazone sadique » de Buchenwald fut bel et bien responsable de violences à l’encontre de prisonniers (coups et blessures, meurtres…), en revanche, les têtes réduites, et surtout cette emblématique lampe en cuir humain, dériveraient sans aucun doute des nombreuses pratiques pathologiques non-orthodoxes qui sévissaient alors dans les Camps – comme celle de la confection dite de cadeaux ou de souvenirs à partir de cadavres juifs, pratique vite interdite par un ordre SS datant de mai 42. À ce mélange quasi inextricable de fabulation et de rapports véridiques, rien d’étonnant, ajoute encore l’historien, quand on sait combien certains prisonniers se révélèrent incapables, après leur libération, « de dissocier réalité et produit des traumatismes subis », assurant ainsi la permanence d’une sorte « d’illusion vraie » dont l’Histoire telle que nous l’entendons se montre de tout temps composée : une Histoire intermédiariste en somme, prenant aussi bien en compte le relevé objectif des évènements que leur retranscription visionnaire.

 

25. Le Kitsch, quant à lui, « vient d’un terme d’origine bavaroise né en Allemagne vers 1860 du verbe verkitschen qui dérive de kitschen et signifie ramasser des déchets dans la rue, bâcler, faire de nouveaux meubles avec du vieux, voire vendre de la camelote à la place de ce qui a été effectivement demandé. Le kitsch désigne des objets et du mobilier peu coûteux de style Biedermaier prisé par les employés et les ouvriers car ressemblant au mobilier grand style tout en restant abordables (…) L’apparition du mot est donc liée à un tournant sociologique ; produit de la civilisation bourgeoise et de l’industrialisation à outrance du XIX ème siècle, le kitsch répond aux nouveaux besoins de la culture de masse qui se développe alors ; accédant au marché des objets de décoration, les classes moyennes ‘prises entre le besoin de s’identifier aux classes supérieures par des signes extérieurs de réussite sociale et des revenus insuffisants pour se constituer un patrimoine d’adoption, s’orientent vers l’imitation’, ce qui provoque une crise de la culture aristocratique. »* Cette évolution, que l’on pourrait qualifier, selon nous, de pré-pop barbare et philistine, et dont Walter Benjamin dressera, dans les années 30, un portrait définitif en traitant du phénomène de déperdition auratique de l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, marque donc l’avènement de l’avatar et de la parodie, du pittoresque et du fac-similé, le tout sous couvert d’authenticité et de retour au bon goût-Herta des choses simples. L’historien de l’art Jean Clair rappelle, d’ailleurs, que Munich – « Ville du Mouvement » pour Hitler  – s’était complètement transformée entre 1830 et 1900 pour devenir une sorte de capitale historiciste et artistique reproduisant tous les styles architecturaux possibles, se forgeant ainsi « de toutes pièces, en quelques décennies, les images d’un passé de pure fantasmagorie qui présenterait les épisodes d’une histoire qu’elle n’avait pas vécue mais qui répondrait surtout au mythe d’une origine ». C’est également à cette période (1868-1878) que le légendaire Louis II de Bavière, décalque grandiose et fumeux de Louis XIV, fit édifier son château du Herrenchiemsee – copie lourde et surchargée du château de Versailles –, de même que celui du Neuschwanstein, qui deviendra par la suite, via son remploi dans La Belle aux bois dormant, l’emblême du logo Walt Disney. (Ça tombe bien : le film préféré d’Hitler était Blanche Neige et les sept nains.)

* Florence Bancaud, Entre diabolisation, séduction et légitimation. Le Kitsch ou l’imitation comme « mal esthétique » ?, Cahiers d’études germaniques n° 72 – consultable sur https://journals.openedition.org, octobre 2018. Lire également Stern à ce propos (recyclage national-socialiste des lieux communs lexicologiques du Romantisme allemand), mais surtout Jean Clair qui, dans son formidable Malinconia publié en 1996, écrivait ces quelques lignes très inspirées sur les grands projets architecturaux du IIIe Reich : « L’ordre nouveau » du nazisme aurait consisté à ériger en Europe une sorte de vaste Disneyland, où l’on se fût promené d’attraction en attraction du temple grec à l’usine Volkswagen et du château médiéval à la base de lancement pour fusées. Sorti du royaume de Brobdingnag, un train mi-rêve mi-cauchemar, à l’image d’un peuple infantilisé, eût circulé à travers ces décors que rien ne liait entre eux, roulant à travers le temps sans qu’aucune continuité fût perceptible. » (Chapitre « L’État national-socialiste », p. 180-181.)

 

26. Écran n°26 p. 42.

 

27. André Bazin, à propos de Daleka Cesta  (Distant Journey) d’Alfred Radok, Le Ghetto concentrationnaire, Les Cahiers du Cinéma n°9, février 1952, p. 58-60. Le film, absolument sublime (qui annonce le futur Orson Welles très Mitteleuropa de Mr Arkadin et du Procès), s’attache à décrire la vie quotidienne des Juifs regroupés dans la ville tchèque fortifiée de Theresienstadt – à la fois ghetto et camp de transit vers les KZ de la Solution Finale. Notons en sus, à cette occasion, qu’au fil des années 50/60, une poignée d’oeuvres extraordinaires virent également le jour en Pologne et en Tchécoslovaquie, axées sinon sur la question des camps de concentration du moins sur celle de la Terreur nazie. Parmi elles, La Passagère (ci-contre), tourné à Auschwitz même par Andrzej Munk (ami proche de Polanski et Wajda) en 1961, mais resté inachevé, suite au décès du réalisateur survenu lors d’un tragique accident de la route. Projet bancal de par sa conception on ne peut plus discutable (soit : la reconstitution hyperréaliste de la Shoah), le film parvient pourtant à rester crédible de bout en bout. Il le doit à une mise en scène littéralement diabolique dont l’ambition folle n’a d’égale peut-être que la grande geste spielbergienne de La Liste de Schindler, combinant de manière encore plus naturelle que cette dernière souci de vérisme maniaque et stylisation outrancière. En ce sens, La Passagère serait un Kapo réussi (le métrage ouvre en effet son bal concentrationnaire sur une reproduction de la célèbre abjection du Pontecorvo : c’est-à-dire sur l’image d’une déportée morte dans les barbelés, mais ici judicieusement transformée par Munk en archétype idéogrammatique). Différence de taille entre les deux films ? Leur manière respective de représenter la mort de masse : élégiaque et jolie chez l’Italien qui use de contre-plongées et de travellings survalorisants ; casuelle et anonyme chez le Polonais qui ne l’approche que bord-cadre ou en arrière-plan.

Autre morceau de choix qu’il convient de citer aussi dans cette petite notule, le stupéfiant Et le cinquième cavalier, c’est la peur (1965), film tchécoslovaque de Zbynek Brynych qui ne fait pas vraiment partie du cinéma concentrationnaire (le récit tournant autour d’un ex-médecin juif de Prague ayant décidé de porter assistance à un Résistant blessé), mais qui s’inscrit néanmoins, par un certain concours de circonstances, dans un cadre filmique pré-nazix des plus étonnant. La faute à Carlo Ponti qui, ayant acheté le métrage pour son exploitation à l’international, commanda finalement à son réalisateur une scène de bordel à soldats pour le rendre un peu plus commercial. Glauque et décadent (on y voit, entre autres, le cadavre d’une pute nue entreposé dans une chambre frigorifique), ce morceau de bravoure mémorable – rythmé qui plus est par le chant crépusculaire et mélancolique de Lili Marleen – n’a évidemment rien à faire dans une telle œuvre dont le principe de base était de traiter de l’occupation nazie sans recourir au moindre uniforme allemand. Et pour cause ! puisque Brynych, qui situe l’action clairement dans le Prague des années 60, entendait également dénoncer le climat délétère qu’y faisait régner le régime autoritaire du président Novotny. Quoi qu’il en soit, la scène en question, tournée aux alentours de 67, semble annoncer la grande déferlante nazix du cinéma italien inaugurée peu de temps après par Visconti avec Les Damnés, et portée ensuite à ébullition en 76 par le Tinto Brass de Salon Kitty. Elle fut également l’occasion pour Carlo Ponti de concocter une splendide affiche italienne à partir d’une de ses images les plus emblématiques, de manière à filouter ainsi un public libidineux toujours plus avide de sensualité torve. 

 

28. Ce passage du Kogon serait illustré tel quel dans le KZ9 camp d’extermination de Bruno Mattei ! – enfin si l’on en croit Christophe Lemaire qui, lui-même, ignorant visiblement la provenance historique de la chose, la qualifie un peu abruptement de « non-sens sexuel ». (Mad Movies H.S. Grindhouse, déjà cité. Article Nazes de nazis ! p. 40).

 

29. Pour se faire une idée nette de ces périodiques masculins orientés sadisme pulp, nous ne saurons trop vous conseiller la lecture épastrouillante d’un recueil tel que Soft Flesh and Orgies of Death, anthologie de 2014 éditée par Pep Pentangeli, remplie jusqu’à la gueule de superbes illustrations d’origine et reproduisant in extenso les récits délirants que ces dernières étaient chargées de sublimer (la lecture seule des titres proposés – Nude Slaves of Hitler’s Russian Monster ou Wolf Tortures of the Nazi Killer Queen, pour ne citer que ceux-ci – constituant en soi tout un programme).

Impossible donc de passer ici sous silence, dans l’ordre des films précurseurs de la nazix directement inspirés de ces journaux à sensations, le séminal Love Camp 7 de Lee Frost, sorti en 69, soit la même année que Les Damnés de Visconti. Interprété par David F. Friedman qui produira, six ans plus tard, Ilsa la Louve des SS en féminisant de manière très intelligente la figure du bourreau nazi (un changement de sexe qui fera en effet toute la différence), le film – qui, peut-être, s’autorise de La Maison de poupées de Ka-Tzetnik mais semble aussi faire allusion, de par son titre, à un livre français de Louis-Charles Royer, Haras humains, baptisé en anglais Love Camp* – est, en tout cas, loin de valoir sa réputation cataclysmique. Bien sûr, l’amateur obsédé pourra juger, comme il se doit, l’ensemble assez bavard et son esthétique résolument cheap, mais il passera alors à côté de trouvailles assez réjouissantes, comme cette scène superbe d’érotisme fiévreux au cours de laquelle une prisonnière nue se positionne sous les pieds d’une autre pendue par les bras afin de la soulager de l’atroce douleur qu’elle endure, ou encore de cette partouze finale sous forme de massacre peckinpahien, exécuté avec brio dans le plus pur style des Scavengers – western violent pré-Blue Soldier daté lui-aussi de 69 et autre grande réussite de Cresse and Frost. Pour le reste, il faut avouer que les scènes de cul se révèlent assez sensationnelles – et même bien meilleures que dans Ilsa. Les gars ont beau garder leur pantalon à la différence des filles, l’effet est maximal. Grognements, bruits de succion, râles et soupirs rajoutés en off sur des plans de caméra tremblée rampant à la surface des corps ou bien s’invitant en plein coeur des ébats, tout contribue à faire frissonner l’image, à lui rendre une dignité tactile. Voire plus ! Ces borborygmes vagues et autres feulements fous comme susurés dans le creux de notre oreille nous donnant l’impression que quelqu’un bave sur notre épaule – sorte de grosse limace lubrique qui serait l’émanation de nos propres pulsions inavouables…

* Le livre, en fait, semble aborder de manière hautement romanesque le thème du Lebensborn hitlérien, programme eugéniste de création d’une hypothétique « race pure » par la sélection de jeunes reproducteurs et reproductrices au patrimoine génétique 100 % certifié aryen. Publié originellement en 1949, il connut apparemment un succès certain aux Etats-Unis et en Angleterre.

 

30. L’invention de ce parler spécial nazi composé de néologismes, d’abréviations bizarres et de sigles obscurs – et que le philologue allemand Victor Klemperer a analysé sous le nom de LTI (Lingua Tertii Imperii) – découle d’une volonté complètement déterminée d’attaquer le réel en commençant par attaquer la langue. On pourrait ainsi parfaitement l’assimiler (me souffle Lieutenant Zak) au sociolecte de type Start-Up Nation, sorte de sabir cool-macronien mélangeant de nouveaux concepts manageuriaux et de termes anglais superfétatoires censés en jeter plein les mirettes, mais surtout capables de noyer le poisson en toute circonstance. Car là où le Verbe divin, selon la tradition biblique, se présente avantageusement comme un Verbe créateur, qui nomme les êtres et les choses pour les faire advenir du Néant, la Novlangue du Troisième Reich s’affirme au contraire comme un Verbe puissamment négateur, capable de débaptiser-dénombrer-désintégrer le réel, pour l’engloutir dans une sorte de flou mental dissolvant : un Nacht und Nebel grisâtre fait d’abstraction galopante et de mauvaise foi généralisée. « Le type aryen : un homme blond comme Hitler, mince comme Göring, grand comme Goebbels », avaient pour coutume d’ironiser les Alliés pour se moquer de l’idéologie raciale des nazis, ce à quoi l’un des très oubliés chefs de la presse du Troisième Reich, « Putzi » Hanstaengel, répondit un jour « qu’ils étaient tout de même blonds… sous les aisselles ». Tartufferie manifeste qui avait au moins le don de pointer dans le nazisme – ce curieux mouvement réactionnaire d’avant-garde – son nihilisme absolu, signe le plus évident de sa liberté sans limites devant l’existant.

 

31. Ici, Ka-Tzetnik condense poétiquement deux Blocks tristement célèbres d’Auschwitz : le Block n°10 des médecins SS ,« soldats biologiques du III ème Reich », Clauberg et Wirths (où rôdait parfois Mengele, avide de nouvelles pratiques expérimentales) et le « Pleasure Block » n° 24 des beautés juives stérilisées-prostituées. Mais la scène de House of Dolls évoque surtout l’irrationnalisme scientifique de l’Ahnenerbe (« Institut Age des ancêtres »), le modèle historique des nazis occultistes du Hellboy de Mignola & Del Toro, qui, placé sous l’autorité d’Himmler, et de son Ordre Noir, entreprit des travaux délirants sur la race et la mythologie des peuples anciens. (Expérimentations médicales à Dachau et Natzweiler-Struthof, recherche de l’Atlantide, du Graal et de la lance de Longinus + essais de vérification de la théorie cosmogonique d’Hörbiger sur « La glace éternelle ».) Abordée très largement dans Le Matin des magiciens de Bergier et Pauwels, cette structure des plus mystérieuses fait, en outre, l’objet de deux études passionnantes : la première, Les Mystères du nazisme ,  Aux sources d’un fantasme contemporain publié aux P.U.F. par le docteur en science politique Stéphane François, qui traite de l’occultisme SS ; la seconde, Otto Rahn, faux cathare et vrai nazi de Mario Baudino (éditions Privat) dont le personnage principal est rien moins que la version d’origine d’Indiana Jones ! – un archéologue illuminé (probablement homosexuel) qui chercha le Graal pour le compte du IIIe Reich mais mourut d’une manière fort mystérieuse en 1939 dans les Alpes autrichiennes.

 

32. The Final Programme : adapté au cinéma par Robert Fuest avec encore plus de vrais morceaux nazix à l’intérieur. Le bouquin, lui, fait partie du cycle de Jerry Cornelius, épopée SF rock’n roll à l’inépuisable richesse encyclopédique composée par le génial Michael Moorcock, féministe radical (ça le regarde) et critique acerbe du vieux rabougri Tolkien (qu’il traite de « crypto-fasciste »). Savant mystique jet-setter, romantique incestueux à la Manfred de Byron mais aussi mélomane décadent féru de musique psychédélique et tueur impitoyable d’une agence occulte aux multiples ramifications spatio-temporelles, Cornelius est, tout comme le prince albinos Elric de Melniboné du même Moorcock – chef-d’oeuvre incomparable de la littérature Sword & Sorcery –, l’une des nombreuses incarnations du « Champion Eternel », curieux type de héros vélléitaire chargé d’équilibrer la balance cosmique de l’Ordre et du Chaos à travers les différents plans dimensionnels d’un Multivers où toutes les configurations sont possibles. Car comme le dit l’intéressé lui-même devant la folie qui s’abat sur le monde (L’Amérique devenue nazie noie Londres sous les barres chocolatées et le napalm, tandis que des rebelles ukrainiens nationalistes sévissent un peu partout et qu’Israël annexe les Balkans), « Pondération en toutes choses, telle est l’anarchie ».

S.F. philosophique et délire en tous genres à propos de la WW2 : l’opportunité est donc trop belle de revenir sur l’incomparable excellence des Brits dans la peinture de temps dystopiques – qu’il s’agisse d’Orwell bien sûr, ou d’Aldous Huxley (qui, on ne le sait pas assez, écrivit entre 1927 et 1934 une série d’articles favorables à l’eugénisme et à l’instauration d’un régime totalitaire au Royaume-Uni), jusqu’au grand maître de la bédé contemporaine, Alan Moore. Entre, le collectif Achtung Bandits – groupuscule moyennement actif du Moi-Je-Nous – ne saurait trop recommander à ses lecteurs assidus tout autant qu’à ses détracteurs acharnés la vision d’un objet tel que It Happened Here  (En Angleterre occupée) d’Andrew Mollo et Kevin Brownlow (1956 -1964), récit étonnamment mature ( les deux auteurs du film étant à peine majeurs au premier tour de manivelle) d’une infirmière qui, dans une Grande-Bretagne sous domination allemande, sera amenée à travailler, entre autres, pour un institut d’euthanasie dans la droite ligne de l’Aktion T4 de la Chancellerie du Führer. Les nazis y étant interprétés par de vrais fascistes anglais héritiers prosélytes de la philosophie d’un Chamberlain ou d’un Mosley, le film se relève unique dans sa façon de mélanger le documentaire rigoureux et la fiction la plus échevelée, rappelant plus d’une fois le canular radiophonique d’Orson Welles de La Guerre des mondes et annonçant en quelque sorte le simili-documenteur La Nuit des morts-vivants de Romero qui sortira deux ans plus tard, avec un plan horrifique quasi-similaire de tête à l’oeil énucléé. Quant aux (brèves) scènes de guerre qui ouvrent le métrage, elles dégagent une telle force au niveau de la reconstitution vériste que seule la très belle Bataille de San Pietro du madré John Huston (film quasi-rosselinien de la série Why We Fight) semble les avoir surpassées dans leur contrefaçon géniale du réel.

Last but not least, les plus curieux découvriront dans l’excellent Herostratus (1967) de Don Levy – l’histoire d’un jeune homme désespéré qui vend son suicide à une grande compagnie publicitaire –, une critique acerbe de la dérive intrinsèquement nazix de nos sociétés marchandes via une scène au montage virtuose alternant des images de strip-tease et d’abattoir industriel, des plans piqués au Triomphe de la Volonté de Riefenstahl et un concentré subliminal de visions bien connues des Camps de la mort. Là encore, nous retrouvons l’équation sexe viandard et cannibalisme de masse que Disintegrazione et bis ritals mettront bientôt à l’honneur dans les années 70, et ce jusqu’au poilant Y a bon les Blancs de Marco Ferreri en 1988.

 

33. Antoine de Baecque, Le cas Kapo dans Revue d’Histoire de la Shoah, n°195, 2011 , consultable sur le site cairn.info.

 

34. Arendt fait notamment référence au « ghetto-modèle » de Terezin – cadre du film de Radok – que les nazis utilisèrent comme vitrine officielle pour montrer à la Croix-Rouge internationale que les conditions de détention y étaient parfaitement humanitaires. Mise en scène éhontée à laquelle furent obligés de participer les détenus eux-mêmes. Pour rappel, l’excellent Kurt Gerron, l’inoubliable docteur Vitalis du Journal d’une fille perdue de Pabst, réalisa sous la contrainte Theresienstadt – le Führer offre une ville aux Juifs en 1944, une œuvre de propagande destinée à présenter ce terrible ghetto à l’international sous les dehors d’un aimable camp de vacances. Inutile de préciser qu’une fois la commande achevée, Gerron fut déporté à Auschwitz, puis gazé en compagnie de sa femme et de toute l’équipe technique du film. Quelques lambeaux de ce métrage subistent. Ils sont visionnables sur YouTube dans un excellent petit documentaire intitulé  Le camp de Terezin filmé par les nazis.

 

35. On peut lire l’article de Rivette en intégralité sur septembre.space (Le travelling de Kapo, un plan peut-il être « abject »? – texte d’Aurélie Ledoux, du 10 décembre 2017) et revenir ainsi avec fruit sur les termes exacts de l’attaque, plutôt violente, du critique envers Pontecorvo : « Voyez cependant, dans Kapo, le plan où Riva se suicide, en se jetant sur les barbelés électrifiés ; l’homme qui décide, à ce moment, de faire un travelling-avant pour recadrer le cadavre en contre-plongée, en prenant soin d’inscrire exactement la main levée dans un angle de son cadrage final, cet homme n’a droit qu’au plus profond mépris. »

Le texte de Daney, lui, est à lire dans Trafic n°4 de l’automne 1992. Il est également facilement consultable sur le Net.

 

36. Le Prêteur sur gages (Sidney Lumet, 1964) : exemple parfait d’Hollywood Breakdown selon l’excellent Nicolas Saada, ce film par ailleurs remarquable et osé (qui créa même un précédent avec le comité de censure américain) est, d’après nous, le premier film à faire allusion au bordel concentrationnaire. Adapté d’un roman (que nous n’avons pas lu) d’Edward Lewis Wallant, son climat anxyogène sans pareil, régulièrement traversé de flash-backs subliminaux à la Resnais, évoque l’écriture cinématographique de Ka-Tzetnik. Détail troublant : lorsque le héros du film se rappelle enfin du souvenir traumatique de sa femme prostituée, le montage de la scène anticipe largement l’aspect hallucinatoire avec lequel l’écrivain juif rendra compte du martyr sexuel de sa soeur dans son livre Visions d’un rescapé, daté de 1987. Mentionnons en sus que Stanley Kubrick caressa un temps l’idée d’adapter Le Prêteur sur gages avant que Lumet ne s’empare définitivement du projet.

 

37. Sur ce concept d’Ursprache, lire Jean Clair, La responsabilité de l’artiste, Le débat / Gallimard, p 115 à 123 principalement.



lundi 10 octobre 2022

L'Insatiable n°5 - sommaire en images

 

 

 

 

 

 

 

 

Exclusif ! Disintegrazione '68 et Apocalypse nazie, à lire dans L'Insatiable n°5, spécial Italie à feu et à sang !!! Tinto Brass, Salvatore Samperi et "Kim" Arcalli, mais aussi - surtout ? - le mystérieux Cesare Canevari, cinéaste rare et exigeant dont parlaient jadis avec admiration Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti, qui commit, en 1977, l'irréparable, à savoir la réalisation de La Denière tentation - pardon... orgie - du 3e Reich.

Pour réserver et commander dès maintenant un tirage de tête, numéroté et signé, il suffit de se connecter à son compte Paypal et d'envoyer 12 ou 16 euros, selon qu'on veuille le recevoir en main propre (à Paris) ou par la poste, à jacques.spohr@yahoo.fr, sans oublier de cliquer sur "envoyer de l'argent à un proche" et renseigner votre adresse postale. 

Aperçu en quelques pages arrachées d'un sommaire orgiaque, à la fois uni et très diversifié. Seront évoqués, bien au-delà de Cesare Canevari et de son brûlot nazix, la virulence formelle et thématique d'un cinéma italien marqué comme nul autre par l'intrication fiévreuse de la politique, du sexe et de la violence, de même que les nombreuses passerelles que ce cinéma a pu entretenir, lors des années 60-70, entre avant-gardisme fou et recettes commerciales éprouvées. Car, qu'on se le dise, même si L'Insatiable a quitté le temps d'un numéro son berceau natal grec, il reste fidèle à lui-même, insensible aux niches et aux sectarismes les plus divers (cinématographie respectable, chapelles bis, etc.), mêlant textes passionnés et documents rares. Oscar Wilde ne disait-il pas : "Soyez vous-mêmes, les autres sont déjà pris" ?


« Il vaut mieux que tu t’enlèves cette idée-là de la tête, Spaak ne veut pas que sa fille soit actrice. Il n’y a rien à y faire. Essayer de le convaincre serait perdre ton temps. Il faut que tu cherches ailleurs, tout de suite. » avait dit Carlo Ponti à Alberto Lattuada.
Pendant que Les Cahiers pleurent Godard, L'Insatiable n°5 fête Catherine Spaak et retourne au tout début de sa carrière, au tournage des Adolescentes (1960) qui en fit une star du jour au lendemain et créa le prototype de la femme-enfant à l'italienne. Retour sur une comédienne unique dans l'Histoire du cinéma avec un gros article de huit pages agrémenté d'un plus bref par Alexandre H. Mathis.
La Spaak ou la bonne santé et la liberté de jouir incarnée, une sorte d'avant-garde sexuelle dans l'Italie bien 
corsetée du début des 60s.

 

Disintegrazione 68 c'est le titre du volume, mais aussi celui d'une longue étude transversale sur le cinéma italien des 60s, reprise du titre du scénario de Graziella Di Prospero qui devint Moi, Emmanuelle (1969) de Cesare Canevari. L'histoire de la Renaissance d'un cinéma marqué par la modernité, hors des genres, et dont la fortune critique fut plus que mitigée. Une Nouvelle Vague bis et alternative, trop bis pour les intellos et trop intello pour les bisseux qui engendra des films les plus étranges qui soient et prépara le terrain à tous les excès apocalyptiques de la décennie suivante. La Disintegrazione c'est un brouet unique au monde mêlant Antonioni, le mondo, le Godard pop, le free cinéma, Marx, l'érotisme, l'humour noir, le LSD et le spectre refoulé du nazisme qui culmine en l'an 1969 avec, entre autres, des films de Tinto Brass, Cesare Canevari et Salvatore Samperi...









La Dernière orgie du 3e Reich est sous ses dehors de produit  dégénéré un grand poème vénéneux kamikaze, un chef-d'œuvre bancal, comme "trouvé à la ferraille", bien plus personnel que le plus personnel des Les choses qu'on a dit qu'on f'rait et autres De couler mon nez s'est arrêté. Kamikaze, parce qu'à aucun moment Canevari ne se retranche derrière le second degré trop facile du fumetti neri ou le folklore camp de la SS paillarde et grivoise, amatrice de petits jeux SM ne tirant pas à conséquences ; "trouvé à la ferraille" parce que le film, loin de se vautrer dans la bisserie aphasique, ne craint pas de citer Godard et Resnais pour le cinéma, ou encore Böcklin pour la peinture. C'est que Canevari nous convie à un enfer un peu particulier - celui des "autres"... Le cinéma vu comme piège concentrationnaire, arène passionnelle et souricière de l'âme, tel est, en effet, le projet scandaleux du cinéaste, qui ne semble dès lors s'appuyer sur ses glorieux modèles que pour mieux les entraîner avec lui dans sa chute.De cette folie qui marqua un point de non retour dans la carrière du plus explosif des auteurs du cinéma de genre italien, L'Insatiable vous propose d'en suivre tous les méandres et ce jusqu'à ses plus extrêmes conclusions. 
 

« Sommaire magnifique. Tous les intellos curieux de mieux connaître le bis, et tous les bisseux intrigués par les intellos devraient se jeter dessus. Il faut faire confiance en L'Insatiable, comme jadis on achetait les yeux fermés "The Psychotronic Video" ou "Video Watchdog" sans se préoccuper à l'avance du contenu. On savait qu'on y apprendrait des choses inédites. » Christophe Bier




lundi 20 juin 2022

L'Insatiable à la Cinémathèque Française

 Soirée bis Grec à la Cinémathèque française le 1er juillet avec :

- Les Chiens dans la nuit (1964) de Willy Rozier à 19h00

- Diamants sur ta chair nue (1972) d'Omiros Efstratiadis à 21h00


Les deux films seront présentés par votre serviteur.

Samedi 25, écoutez donc Mauvais genre sur France cul, ça pourrait être intéressant, en ce qui nous concerne.

 

 

 

 

 

Pendant ce temps, à Athènes on célèbre pendant un mois, tous les lundi, les 15 ans de la disparition de Nikos Nikolaïdis et sort pour l'occasion Nikos Nikolaidis, a Cinephile Travelogue, version anglaise de notre numéro 3 avec une nouvelle couverture originale. Lancement ce soir, lundi 20 à 21h00 au cinéma Stella de Kipselli. 


 



vendredi 4 février 2022

Entretien instable (en anglais)

 De passage à Athènes en octobre 2021, nous avons rencontré Aris qui nous a demander de parler de L'Insatiable et du cinéma grec. La transcription de l'entretien se trouve sur le blog de Shock, ici

Et, nous avions oublié de signaler cette vidéo de Trufo consacrée à L'Homme de Mykonos à laquelle L'Insatiable avait modestement aidé concernant la documentation. C'est à voir en cliquant sur ici et on n'est pas peu fier d'y être remercié. On trouvera par ailleurs deux pages consacrées au film de René Gainville dans notre numéro 2.

L'Insatiable (1971) d'Omiros Efstratiadis



















L'Homme de Mykonos (1966) de René Gainville


lundi 29 novembre 2021

L'Insatiable dans Gonzaï


 

 

 

 

 

L'Insatiable est à l'honneur sur deux pages dans Gonzaï n°39 "spécial magazines", actuellement en vente chez votre marchand de journaux ou ici : https://gonzai.com/produit/gonzai-n39-special-magazines/

En espérant que ça soit lisible, voici l'article de Camille Larbey.



mardi 14 septembre 2021

Livret de The Wild Pussycat de Dimis Dadiras (Mondo Macabro)

« The Italian Connection » Sur deux films grecs du temps des Colonels

Voici la version française d'un texte écrit pour le livret du tirage limité de The Wild Pussycat et The Deserter paru en 2018 chez Mondo Macabro. 

L’exhumation, la restauration et la publication conjointe de The Wild Pussycat (1970) et de The Deserter (1970) constituent une contribution essentielle dans la redécouverte de la part obscure de l’âge d’or du cinéma grec. Un ensemble qui attisera, à plus d’un titre, la curiosité des amateurs de films d’exploitation de cette époque. 

Les deux films, même si fort différents par leur sujet, partagent un certain nombre de points communs factuels plus ou moins évidents : un même producteur, le flamboyant et controversé James Paris ; une même vedette, la sulfureuse Gisela Dali ; un même chef opérateur, le futur réalisateur Dimitris Papakonstantis ; mais aussi, de manière plus subliminale, l’ombre du réalisateur italien… Bruno Mattei !


Ces deux films sont typiquement ce qu’on appelle des films de producteurs, conçus avant tout pour le marché étranger – la Grèce était en pleine dictature depuis 2 ans – et donc forcément aussi pour une rentabilité maximale avec leur contenu érotique. L’architecte de ces produits était James Paris (Dimitris Parashakis), qui émigra aux États-Unis dans les années 40 et fit fortune en travaillant comme producteur adjoint à la 20th Century Fox auprès de son directeur, Spyros Skouras, un autre Grec exilé. Cette période de la vie professionnelle de James Paris n’est absolument pas documentée et on ne sait pas sur quels films et avec qui il a pu travailler. Quoi qu’il en soit, il revint fortuné en Grèce à la fin des années 50, avec la solide intention de devenir un producteur important de films à gros budgets. Ce n’est pourtant qu’avec le coup d’état militaire en 1967 qu’il sut tirer son épingle du jeu pour devenir le producteur le plus en vogue du moment. En bon opportuniste, il fut le premier à caresser sans scrupules le nouveau régime dans le sens du poil pour financer ses fantasmes de superproductions, avant tout des films de guerre ou des fictions historiques patriotiques (et simplistes), sur le modèle des films américains. En échange d’une relative soumission idéologique, la junte lui offrait tout le matériel militaire et les figurants dont il avait besoin. James Paris était manifestement bien plus mégalomane que véritablement fasciste ou avide d’argent ; à l’image du cliché des producteurs à l’ancienne, ses motivations visaient à devenir un grand producteur, l’homme de la situation autour duquel graviteraient stars et paillettes. Sa fortune et sa position nouvellement acquise vers 1967-68 lui permirent d’attirer une bonne partie ce que la Grèce pouvait compter de talents parmi les acteurs, cinéastes et techniciens de l’époque, quand le pays produisait plus d’une centaine de films par an – chiffre considérable pour un si petit pays. Il voyait les choses en grand et n’était en rien regardant à la dépense ; l’argent coulait à flots, les paillettes et le glamour arrivèrent grâce à lui au Festival de Thessalonique. Ses films étaient progressivement produits par les deux grands studios grecs, il leur trouvait des débouchés en Europe, aux États-Unis, en Amérique du sud, au Japon, etc. Que les Grecs le veuillent ou non – son nom est irrémédiablement maudit car lié aux années noires –, il bouleversa de fond en comble le cinéma grec et modernisa la manière de produire des films. Comme les deux autres grands studios, Finos Films ou Karagiannis-Karatzopoulos, sa société Art Films produisait tous les genres possibles de films, pour tous les publics. Paris sut ainsi exploiter le filon de l’érotisme qui florissait de plus en plus en Europe et, quand la censure grecque ne le permettait pas, il n’hésitait pas à produire directement des films en langue anglaise pour le marché étranger – on remarque d’ailleurs que la majorité des films grecs qui s’exportaient bien dans les années 60 étaient interdits aux mineurs car plus ou moins sexy ou sulfureux (romances en bikini, films de cabarets, etc.). The Wild Pussycat en est le plus parfait exemple, mais aussi le plus extrême, pour ce qui concerne la fin des années 60. 

Plus compliqué est le cas de The Deserter qui fait partie d’une série de coproductions entre Art Films et la Filmar-Cineproduzioni Associate (Giuseppe & Mario Maggi), au même titre que O Prodotis prepei na Pethani (Erricos Andreou, 1970), Erotas dyhos synora (Erricos Andreou, 1970), sorti en France un an plus tôt sous le titre Lesbo, l'amour au soleil, avec Edoardo Mulargia crédité comme réalisateur, ou encore I krouaziera tou tromou de Christos Kefalas avec Karin Schubert et Herbert Fux, sorti seulement en 1977 en Grèce, alors que les Allemands purent le voir dès 1971 sous le titre Kreuzfahrt des Grauens et les Italiens sous le titre Ore di Terrore, avec Robert Bradley/Guido Leoni comme réalisateur... Pour tous ces films, les génériques changent du tout au tout selon les pays dans lesquels ils étaient exploités. Prête-noms et pseudonymes fantasques font qu’il est difficile de démêler le vrai du faux.

The Deserter est donc avant tout un film grec réalisé par Christos Kefalas, mais en Italie il fut exploité sous le titre Armida, il dramma di una sposa, film réalisé par Jordan B. Matthews, soit le premier des pseudonymes de Bruno Mattei, crédité seulement comme monteur dans la version grecque. Une digression à ce sujet s’impose. Dans sa monographie Bruno Mattei, itinéraires bis, David Didelot note que l’Italien avait déclaré avoir largement réécrit le scénario et complété le métrage de plusieurs séquences, essentiellement la partie « guerre » du film. Or l’analyse montre que Mattei se donnait probablement un rôle bien plus important qu’il n’a été, car la version italienne insiste bien plus sur le drame sexuel de l’intrigue que la version grecque ici présente. De plus, les séquences militaires semblent avoir été bel et bien filmées au cours du même tournage que le reste et la fabuleuse séquence d’ouverture a été coupée du film italien. Cette séquence introductive au montage haletant et virtuose (quasi godardien !) d’images d’archives de guerres diverses implique que l’action du film se place dans un contexte post-catastrophe nucléaire. On aurait pu attribuer cette séquence, qui ne ressemble à rien d’autre dans le cinéma grec de l’époque, au talent de monteur de Bruno Mattei, qui s’était fait une spécialité d’intégrer des stock-shots dans des films de fiction, mais il semble pour le moins surprenant que celui-ci l’ait coupée de son premier film... Pour le reste, comme le suggère aussi le roman-photo du film, publié à l’époque en Italie, mis à part l’un ou l’autre points de coupe, il n’y a pas de différences notables entre The Deserter et Armida, qui dure 4 minutes de moins. Il semble donc probable que le premier film de Bruno Mattei ne soit en réalité. qu’un film grec de Christos Kefalas, celui-là même présent dans ce coffret. Ironiques débuts pour celui qui par la suite se fit connaître pour de notables de plagiats... On y reviendra. La monteuse citée au générique d’Armida, Laura Caccianti, n’est probablement qu’un prête-nom puisqu’elle ne fut qu’assistante monteuse tout au long de sa carrière.


Les apports italiens au films qui nous apparaissent plus crédibles seraient donc possiblement le scénario,  la musique assurément et bien sûr l’actrice principale. Pour le scénario, le générique de la version italienne mentionne Giacomo Gramegna qui avait scénarisé auparavant Ecce Homo (Bruno Gaburro, 1968), autre fiction post-apocalyptique minimaliste avec Irene Papas, qui présente plus de points communs avec The Deserter que n’importe quels films ultérieurs de Mattei. La musique, opulente, imposante et inquiétante, est signée Alessandro Alessandroni – également au générique de Lesbo – et ami d’Ennio Morricone, connu pour avoir sifflé les célèbres thèmes des westerns de Sergio Leone. Comme les notions de droits d’auteur et de propriété intellectuelle étaient manifestement loin d’être aussi évoluées qu’aujourd’hui, on notera que James Paris réutilisa sans vergogne cette partition attribuée faussement à son fils Giorgos Paris, dans le très bon Oi satanades tis nyhtas (Marios Retsilas, 1972) et même dans Lesviakos avgoustos (Erricos Andreou, 1974). Le même thème se retrouve aussi dans La plus longue nuit du diable (1970) de Jean Brismée. Quant à l’actrice principale, Franca Parisi, au physique plantureux à la Sophia Loren, il s’agit de son dernier film de cinéma après une carrière assez peu prolifique, commencée en 1953. 


The Wild Pussycat, par contre, ne fut pas distribué en Italie par crainte de la censure. La version originale de ce film, tourné manifestement en anglais, n’est donc sortie, selon IMDB, qu’au Japon, aux USA, au Danemark et en Allemagne de l’Ouest au cours des années 1969 et 1970. Les Grecs ne découvrirent qu’une version sérieusement modifiée et édulcorée qu'au cours de la saison 1972-73. C’est pour les besoins de ce disque que Mondo Macabro a retrouvé la version originale non censurée du film. Une redécouverte exceptionnelle et assurément un chaînon manquant dans l’histoire des films Rape & Revenge, puisque l’un des films emblématiques et particulièrement apprécié des amateurs de ce genre, Emanuelle et Françoise (Joe d’Amato, 1975), n’est ni plus ni moins qu’une copie de The Wild Pussycat. Au générique, le sujet d’Emanuelle et Françoise est indiqué comme venant d’un certain... Bruno Mattei, qui participa également à l’écriture du scénario (avec George Eastmann). Parmi tous ces pseudonymes et prête-noms, on comprend mieux comment cette sombre histoire est parvenue aux oreilles de Mattei, puis devant la caméra de Joe D’Amato, autre plagiaire revendiqué. Il semblerait que Mattei ait suggéré au distributeur Francesco Gaudenzi de distribuer The Wild Pussycat en Italie, mais celui-ci aurait reculé devant le caractère scandaleux et extrême du film, possiblement en raison de la scène de sodomie. On ne sait si par la suite James Paris leur céda les droits ou si ce fut un plagiat pur et simple. Le dispositif scénaristique, la plupart des situations-clé ainsi que de nombreux cadrages sont strictement similaires au film grec, sauf que 6 ans plus tard les effets gore bon marché et la pornographie explicite (selon les versions) étaient devenus monnaie courante. La découverte du film original n’est pas à l’avantage de la copie, tant cette dernière apparaît bavarde, tape-à-l’œil et vulgaire et, étrangement, moins effrayante, choquante ou extrême – ne serait-ce que qu’en raison de sa fin plus confortable. 


La partie grecque des génériques semble un peu plus évidente à dénouer ; l’industrie du cinéma, bien qu’extrêmement prolifique, y était bien plus restreinte qu’en Italie et James Paris, une fois parvenu au sommet, a su fidéliser les mêmes équipes pour la plupart de ses films. Le problème que nous pouvons rencontrer est que tout ce pan de l’histoire du cinéma est toujours méprisé en Grèce, si ce n’est tabou. Il n’existe quasiment pas de recherches sérieuses, et peu de témoins de cette époque acceptent de témoigner ou d’en parler ouvertement – certains concèdent tout juste qu’ils faisaient ces films pour gagner leur vie.

 L’un des collaborateurs les plus récurrents fut le chef opérateur Dimitris Papakonstantis, qui a signé la photographie des deux films. Il est au générique d’une grande partie des films de James Paris et a, par la suite, mené de pair une carrière de cinéaste peu marquante. Technicien solide et efficace, il était capable de s’adapter à toutes les situations et à tous les budgets. Rien que pour les deux années qui nous intéressent, Papakonstantis a travaillé sur pas moins de 15 films, essentiellement pour Art films. Au début des années 80 il fut engagé pour diriger la seconde équipe caméra du film américain Amours de vacances (Randall Kleiser, 1982) tourné sur l’île de Santorin et gros succès populaire dans le monde entier.


Le scénario de The Wild Pussycat est signé Giannis Tziotis (1936 – 2019), qu’on peut considérer comme le père de l’érotisme dans le cinéma grec. Auréolé d’une fructueuse collaboration avec le réalisateur Giorgos Skalenakis, dont l’excellent et vaguement antonionien Reine de trêfle (1966), il enchaîne trois films pour James Paris, dont un film de guerre toujours diffusé à la télévision grecque, avant de signer la plupart des premiers films érotiques d’Omiros Efstratiadis qui s’imposeront dans les salles de quartier un peu partout dans le monde. Citons Provocation (1971) et L'Amour en doses (1971), tous les deux avec le jeune Udo Kier. En 1974, il reprend un peu de service pour James Paris avec le curieux Sexomania (1974) de Marios Retsilas et Dimitris Papakonstantis, 5e au box- office grec, puis l’effroyable Mikaela (Dimis Dadiras, 1975), avant de se cantonner à des feuilletons pour la télévision. Il semble évident que pour Tziotis, comme pour bien d’autres, sa collaboration au cinéma était plus alimentaire qu’artistique et il n’est pas sûr que son implication sur The Wild Pussycat ait été très poussée, tant la narration et la situation sont hiératiques, épurées et dénuées de la moindre psychologie. C’est probablement à Tziotis que l’on doit le recours aux flash-backs (la lecture du journal intime), procédé qu’il semblait particulièrement apprécier.

En 1969 Dimis Dadiras (1924 – 1982) était déjà un solide artisan : il avait déjà réalisé 25 films en 15 ans. Fils d’un producteur, il commença à réaliser des films au début des années 50 et connut ses premiers succès en 1960 avec un film de guerre, To nisi ton gennaion, avec la grande vedette de l’époque Jenny Karezi, puis la comédie romantique Rantevou sti Venetia, le premier film de Gisela Dali qui lança illico sa carrière. The Wild Pussycat est sa septième et dernière collaboration avec Gisela Dali qu’il épousa quelques années auparavant. Dadiras était un réalisateur honnête, sans génie particulier qui pouvait réaliser n’importe quel style de films – il reste surtout connu en Grèce pour des films de guerre et/ ou historiques. À lui aussi, James Paris semble avoir apporté un second souffle ainsi que les plus gros budgets et succès. À la chute de la junte, le cinéma grec fut précipité dans la misère économique et James Paris perdit de sa superbe, mais ils continuèrent à travailler ensemble sur des projets fauchés et parfois atypiques comme I daimonismeni (1975) qui, avec O gios mou, o Stefanos (Marios Retsilas, 1975) traitent tous les deux de questions tant psychiatriques que paranormales. Dadiras meurt d’une crise cardiaque en 1985, au début d’une nouvelle ère de déchéance pour tous les cinéastes populaires : celle des comédies affligeantes produites directement pour le marché VHS.
Comme pour tous les autres techniciens et collaborateurs, rien ne semblait donc prédestiner Dadiras à travailler sur The Wild Pussycat à part la loyauté envers les projets de Paris et l'espoir des jours meilleurs. D’ailleurs le générique n’indique-t-il pas « A film by James Paris, directed by Dimis Dadiras » ? En revanche, on ne sait pour ainsi rien dire sur Christos Kefalas et nous n’avons pu retrouver sa trace. Né en Suède, il fit ses trois seuls films avec James Paris entre 1969 et 1971, puis est retourné en Suède où il a travaillé sur des séries comme monteur.

Les acteurs masculins des deux films étaient alors au début de leur carrière et n’étaient pas des vedettes établies, mais tous les deux semblaient avoir signé des contrats d’exclusivité avec James Paris – en particulier Hristos Politis, qui a fait l’essentiel de se carrière avec lui jusqu’en 1975, avant de travailler épisodiquement pour la télévision. Physique de jeune premier un peu fade et candide, il ne brille pas ici par un jeu particulièrement brillant. Il devint pourtant une star. Kostas Prekas est nettement plus intéressant. Sa carrière cinématographique est à peine plus longue, mais il demeure une personnalité encore très célèbre en Grèce. Il commença sa carrière quelques années avant Politis et partagea l’affiche avec Gisela Dali à deux autres reprises en 1962, puis en 1968 dans Lesbos ou l'amour au soleil d’Erricos Andreou. En 1969, il est à l’affiche d’un autre film vaguement érotique produit par Art Films : Lady Desire d’Erricos Andreou (scénario de Tziotis et photographie de Papakonstantis) mettant
en scène une jeune bourgeoise oisive contrainte de révéler à la police une sexualité non conventionnelle, et en particulier un penchant prononcé pour le saphisme, qui semble avoir marqué les esprits puisque Omiros Efstratiadis en fera un premier remake en 1971 (Les Nuits galantes d'une infidèle), puis un second en 1979 ( Intimate Relations) dans lequel Prekas interprète le rôle du détective de police. Un autre succès important de Prekas fut le thriller érotique Psyhi kai sarka (Erricos Andreou 1974), fort réussi, dans lequel, pilote de ligne, il se met en danger en trompant sa femme (pourtant interprétée par Miss Univers 1964) avec une belle jeune femme, totalement psychopathe. Son physique typé de Greek Lover ombrageux et ténébreux lui amena beaucoup de rôles de séducteurs machos et sûrs d’eux-mêmes, comme dans Lesbos ou l'amour au soleil dans lequel un écrivain impuissant le paye pour satisfaire sa femme... The Deserter fut l’unique rôle d’Alexandra Kyriakaki ( ? – 2015), qui fit une carrière importante mais courte de chanteuse sous le seul nom d’Alexandra. Elle travailla avec certains parmi les plus grands compositeurs que furent Manos Hadjikakis, Giorgos Zampeta ou Vassilis Tsitsanis et ne dédaignait pas de chanter du rébétiko dans de modestes tavernes. Elle stoppa brutalement sa carrière au sommet de sa gloire, en 1983. Elle traînait une aura de femme forte et engagée, excentrique et radicalement indépendante.

Mais l’attraction de ce coffret est évidemment Gisela Dali (1937 – 2010), la belle et sulfureuse « Brigitte Bardot grecque ». Découverte par son futur mari, Dimis Dadiras, elle débuta en 1960 dans des comédies légères, des romances et des drames psychologiques. Le public appréciait sa légèreté et sa bonne humeur pétillante, incarnation d’une jeunesse moderne, à l’exemple de Zoi Laskari, la star absolue des années 60. Les films scrutaient la jeunesse tiraillée entre le poids des traditions familiales et le désir d’embrasser une modernité aussi excitante qu’inquiétante, surtout du point de vue des mœurs et de la sexualité. C’est pour cela que la plupart des films de cette époque sont le plus souvent moralisateurs – la censure existait en Grèce avant la junte et ne fut assouplie qu’en 1977 avant d’être abolie en 1982. À titre d’exemple, le film Amartoles (Dimis Dadiras, 1962), drame psychologique et social, dépeint le parcours de trois jeunes femmes qui tombent dans les filets d’un riche couple de proxénètes qui organisent des orgies dans une villa. Gisela Dali y est la jeune fille innocente qui cherche à s’émanciper de ses parents. Dans la scène marquante du film, plus de sept minutes, elle danse et fait un striptease sur un billard, entourée de vieux bourgeois libidineux. L’aspect troublant de cette scène est l’atmosphère festive, voire même la bonne humeur de la jeune fille qui ne se rend jamais compte de la situation, même quand deux hommes la portent à l’étage. Les filles seront évidemment sauvées par la police, les méchants iront en prison et Gisela Dali récoltera une bonne gifle de la part de son père. La morale est sauve mais le vers est dans le fruit de la société traditionnelle grecque, et cette difficile tension entre tradition et émancipation traversera en filigrane l’essentiel du cinéma populaire des quinze années à venir. Au cours des années et d’une libération sexuelle très progressive, Gisela Dali se dénudera de plus en plus régulièrement dans les films, essentiellement pour des scènes de plage ou de baignades comme dans la comédie rurale O parthenos (Dimis Dadiras, 1966), qui marque une petite rupture dans sa filmographie. Est-ce à cause de sa liaison amoureuse avec Alkis Giannakas, qui partageait l’affiche de ce film (réalisé par le mari de Gisela Dali !) et qui était fraîchement auréolé d’une intéressante collaboration avec Kostas Karagiannis avec, coup sur coup le Gigolo du Pirée (1965) puis Ta mystika tis amartolis Athinas (1966), deux films noirs devenus des classiques du genre qui dépeignent les voyous athéniens ? Est-ce le coup d’état des Colonels, le 21 avril 1967 qui bouleversa, toutes les habitudes de l’industrie du cinéma ? Nul ne sait pourquoi il y a ce petit trou dans sa filmographie.

Quoi qu’il en soit, c’est encore James Paris qui lui offrira son retour avec Lesbos ou l'amour au soleil et surtout The Wild Pussycat. Et l’on peut s'avancer à dire que c’est à probablement à partir de ce film que le mythe de « diva du film rose» a commencé. C’est à partir de ce moment là aussi qu’elle se sépare de Dadiras, que son aura devient sulfureuse, qu’elle commence à danser et chanter dans des cabarets plus ou moins minables puis travaille successivement sur les films érotiques d’Omiros Efstratidis comme Lust for sex (1970) et Dans le cercle du vice (1972), avec le jeune Ilias Mylonakos dans O kyklos tis anomalias (1971), et surtout Pavlos Parashakis sur une trilogie qui assoira sa scandaleuse image – Mirella (1973), Passion beach (1973) et Bloody Emily (1974). Sa carrière épousa ainsi le déclin de l’industrie du cinéma grec, cherchant son salut dans des productions bon marché et espérant trouver le succès avec de plus en plus d’érotisme et/ou de violence. Probablement insatisfaite dans ce milieu, Gisela Dali met un terme à sa carrière à 39 ans après une comédie érotique, L'Amour dans un tonneau (Giorgos Papakostas 1976) qui fut exploitée à l’étranger avec de nombreux inserts pornographiques. Comme un symbole, dans la dernière scène de ce film, elle verrouille joyeusement une ceinture de chasteté sur le protagoniste principal en lui assénant malicieusement cette expression grecque toute faite : « comme cela, ton cerveau d’en bas ne bouffera pas celui d’en-haut ». C’est une page qui se tourne aussi dans l’histoire du cinéma grec et Gisela Dali se retire dans l’île de Naxos pour mener une vie solitaire, loin des feux de la rampe.Même si elle fut l’incarnation parfaite de la blonde superficielle et délurée, puis de la femme fatale toxique et décadente, il se dégage de ses rôles et de son charisme le soupçon d’une forte personnalité. 

Les deux films sont donc des curiosités, assez singulières pour l’époque, des réussites qui dépassent leur dessein initial. The Deserter, avant même sa trame érotique, se présente comme un film de guerre, très atypique dans la production Art Films car c’est un tout petit budget, très loin d’être un film de propagande pour le régime des Colonels. Il échappe totalement à ce que Vrasidas Karalis note dans son livre, A History of Greek Cinema, à propos des films de guerre patriotiques : « The main theme of Paris’ films was the perennial motif of betrayal, a motif that needs to be examined not only sociologically but psychoanalytically as well. The dictatorship’s censors perceived visualized history primarily as legend, as a de-historicizing exercise in the fabrication of memories through which the opressed audiences of the period could find relief while discharging their repressed feelings of anger and frustration. Oppression also led to repression, emotional and sexual, and to an atmosphere of loss and absence that was filled with excessive sentimentalism and narcissistic self-victimization. Representations of women as the passive and “available” victims of rape by invaders, who maintained their inner dignity in the face of af acts of violation by reciting patriotic verses, were so dominant that they later became stock parodies for comedy and satire. » Même si on imagine fort bien la censure voir d’un œil favorable cette histoire d’un déserteur rattrapé par la patrouille, on est en droit de se demander si ce n’est pas un film franchement anti-guerre tant les miliciens sont terrifiants avec leurs chemises noires qui évoquent immanquablement celles des milices fascistes. Or dans un pays aussi fortement marqué par l’occupation nazie, il semble difficile de pouvoir regarder cette terreur avec sympathie !


The Wild Pussycat, dans son montage initial échappe lui aussi aux canons du genre qui commençait à pulluler à l’époque, quand les films érotiques devenaient quasi systématiquement des thrillers avec une vague intrigue policière. En dépeignant les bas-quartiers, les voyous, les cabarets, les prostituées, etc., il était important de rappeler au public que la police était là et bien là pour combattre le crime et le vice. Rien de tout cela dans The Wild Pussycat : c’est une femme aussi belle qu’énigmatique qui se fait justice en un huis-clos oppressant et délétère. Ainsi, il n’est pas surprenant que la version exploitée quelques années plus tard en Grèce comporte précisément une intrigue policière parallèle, avec une chasse aux voleurs, pour remplacer les passages les plus épicés et, probablement rassurer les spectateurs. La bande-annonce grecque insistait d’ailleurs fortement sur cette intrigue secondaire, sans grand intérêt pour nous aujourd’hui. Il faut dire que le principe même du Rape & Revenge est antinomique avec l’éloge des forces de police... ce qui fait la rareté de ce genre en Grèce. Il n’est donc pas étonnant qu’il faille attendre la fin de la dictature pour trouver un autre exemple significatif de ce genre avec Lust for Revenge (Andreas Katsimitsoulias, 1976). Un film d’une noirceur absolue, sans le moindre espoir qui montre une bourgeoisie parvenue particulièrement dégénérée (kidnapping, viol d’enfant, etc.), des forces de police aussi impuissantes qu’inutiles et où la folie et le suicide sont les seules issues possibles pour le couple de héros.


À première vue, rien ne rapproche The Deserter et The Wild Pussycat, si ce n’est que, conçus pour l’exportation et tournés en anglais, les éléments qui les rattacheraient à la Grèce ont été atténués au maximum. The Deserter se déroule dans une campagne non déterminée après une guerre nucléaire et les costumes de la milice sont inventés pour la circonstance tandis que l’action de The Wild Pussycat est censée se dérouler aux États-Unis. Malgré quelques vitrines du centre-ville d’Athènes, avec des inscriptions en grec, les transactions se font en dollars et l’action se déroule principalement dans une banlieue pavillonnaire avec des villas et des pavillons à l’architecture moderne. Ce qui rapproche vraiment les deux films, c’est dans les deux cas la description du martyr d’un homme, victime soit du désir féminin, soit d’un pur sentiment de vengeance, implacable et soigneusement calculé. Ce sont tous les deux des films qui inventeraient la catégorie Men in Prison, comme inversion du Women in Prison.
Le héros en fuite, plutôt sympathique, de The Deserter, est contraint de se cacher dans une grange et doit satisfaire les frustrations sexuelles d’une fermière négligée par son mari et de la jeune voisine en pleine découverte des plaisirs de la chair. Une prison plutôt agréable, mais la rivalité entre les deux femmes précipite le pire – le pauvre est battu par un mari jaloux, violé par un idiot du village zoophile (1), puis traqué et abattu comme un lapin par des miliciens. Kostas Prekas, dans The Wild Pussycat, connaît un sort à peine plus enviable. Il interprète une véritable ordure, un voyou minable et cruel, joueur, buveur, proxénète occasionnel, etc., dont le comportement odieux mène sa petite amie au suicide. La sœur de la défunte l’aguiche, le séduit puis le séquestre, sans qu’il ne comprenne pourquoi, le laisse dépérir dans un réduit derrière un miroir sans tain pour qu’il puisse la voir se livrer à toutes sortes de débauche, avant de le relâcher après l’avoir... émasculé – une extrémité qui ne fut pas osée par Joe D’Amato dans son remake, George Eastmann avouant qu'elle ne lui plaisait pas. Cerise sur le gâteau, ce n’est qu’une fois dénué de ses mâles attributs que Prekas découvre les raisons de son supplice. Il tente alors pathétiquement de « faire l’amour » à son bourreau qui fait mine d’être consentante avant de le rejeter avec mépris en une humiliation ultime et définitive. Dans le contexte de l’époque, c’est pire qu’une mise à mort ; il n’est plus un homme et il agonisera dans une rue déserte, la bave aux lèvres. 

 Il est évident que ces deux films montrent quelque chose comme une angoisse viscérale face à la sexualité féminine et une folle terreur à l’idée que le désir féminin puisse s’émanciper et prendre le pouvoir. Une obsession qui devait être celle de James Paris puisqu’il produira quelques années plus tard I Gynaikokratia (Errikos Thalassinos, 1973), comédie dans laquelle les femmes
remplacent momentanément les hommes – variation consternante sur la pièce d’Aristophane –, Lesviakos avgoustos (Kostas Karagiannis, 1974), dans lequel deux femmes entretiennent une relation sexuelle qui les mènera au meurtre, ou encore Sexomania (Marios Retsilas, 1975), véritable catalogue de pathologies sexuelles dans lequel un femme est acculée au suicide par sa nymphomanie. Dans un grand nombre de films populaires grecs de ces années- là, la libération sexuelle est montrée comme source de désordre et vécue comme mystérieuse, inquiétante, angoissante, et rarement libératrice. Pour les hommes, comme pour les femmes. 

Mais la réussite totale de ce conte cruel qu’est The Wild Pussycat, c’est qu’il repose sur un dispositif voyeuriste, une prodigieuse et perverse mise en abyme de la position du cinéaste autant que du spectateur allant voir un film pour des raisons peu avouables. La mise en scène, sobre et fonctionnelle comme celle d’un film noir américain, ne cherche pas les effets tape- à-l’œil, et s’attache à l’essentiel d’une narration fluide et épurée de dialogues inutiles qui laissent la place à une musique à contre-emploi, sorte de ritournelle jazzy entraînante. Le montage ménage, sans lourdeurs, des ellipses ironiques et suggestives, se servant habilement de la présence du chat-spectateur. Si l’interprétation de Prekas confère à son supplice un expressionnisme débridé, celle de Gisela Dali est aussi retenue qu’énigmatique. Elle traverse tout le film avec une nonchalance toxique et, lourdement fardée, comme si elle portait un masque ; elle dégage tout du long un magnétisme sexuel vénéneux et délicieux, quasiment mythologique, qui rend sa vengeance encore plus extrême et hallucinante. Il s’agit là sans conteste de son meilleur rôle et la redécouverte du film devrait placer Gisela Dali au panthéon des grandes vengeresses du cinéma, aux côtés de Meiko Kaji et Christina Lindberg. Sauf que Gisela Dali n’est jamais une victime, ce n’est pas elle qui est violée, et elle assure sa vengeance avec ses propres moyens, beauté, charme, sex-appeal et bien sûr une sexualité immorale et amorale qui la rendent d’autant plus terrifiante et fascinante. Deux adjectifs qui permettent aussi de qualifier ces deux films.

Zak Spor


The Wild Pussycat et The Deserter sont parus chez Mondo Macabro en VOSTA. Emanuelle et Françoise est disponible chez Le Chat qui fume en VOSTFR. 

De nombreuses idées (et films) abordés dans cette article sont développés dans L'Insatiable. 

Ici une bande-annonce artisanale pour promouvoir la sortie The Wild Pussycat.

(1) Cette figure du simple d’esprit priapique est récurrente dans le cinéma grec de l’époque. On la trouve d’abord dans le chef d’œuvre de Kostas Manoussakis, Sans un cri (1966), où le héros, simplet, vierge et frustré, viole sa demi-sœur. Nikos Tsachiridis incarnera le berger libidineux et violent, mi-homme mi- satyre dans dans Kolasmeni fysi (Pavlos Parashakis, 1972) et évidemment dans Island of Death (Nikos Mastorakis, 1976). Une résurgence d’un état de nature archaïque qui affleure dans la modernité aseptisée qu’on trouve aussi dans Mirella, sous la forme d’un deus ex machina inversé, permettant à la femme fatale de supprimer sa rivale.



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